[Depuis le début du mois de novembre, ethnoArt a eu le plaisir d’accueillir dans son équipe Marie, étudiante en Master Ethnologie & Anthropologie sociale à l’EHESS, en stage de fin d’étude.

Retrouvez ici sa chronique ethnologique ! 4 semaines durant, nous publierons un article rédigé par sa plume, qui retrace étape par étape, ce qu’elle a pu observer lors des ateliers et formations organisés par ethnoArt.]

Atelier à destination des collégien.ne.s exclu.e.s temporairement – Dispositif de Réussite Educative (DRE) de La Courneuve

Avec Emilie, nous nous retrouvons ce matin à La Courneuve pour l’atelier que nous organisons dans le cadre du « DRE », Dispositif de Réussite Éducative. Ethnoart intervient deux fois par semaine auprès de collégien.ne.s exclu.e.s temporairement.  L’objectif est de réfléchir avec eux aux raisons pour lesquelles les garçons se font davantage renvoyer du collège que les filles. Cette question ayant émergé d’un constat statistique de l’équipe pédagogique. Aujourd’hui, il y a deux filles et un garçon, notre échantillon n’est pas vraiment représentatif…

Ce matin, nous commençons par leur demander s’ils.elles se rappellent de ce que l’on a vu à la séance précédente. Les Batcha Posh afghanes les ont marqués.

« nous avons vu des filles qui devaient se déguiser en garçons pour pouvoir aller travailler avec leur père ». « Oui, et pourquoi devaient-elles se travestir ? », « parce que les filles n’ont pas le droit de se promener seule dans la rue »

En effet, avec leurs habits de garçons, les Batcha Posh peuvent se déplacer sans problème dans la ville et aider leur père au travail. Nous les voyions aussi dans l’espace de la maison, où elles peuvent porter à nouveau leurs vêtements de filles, et où leur mère et leurs sœurs s’occupent des tâches domestiques. Cet exemple nous avait permis de mettre en évidence la place et les activités différentes des hommes et des femmes dans la société, en montrant que c’est toutefois bien une histoire de socialisation, puisque les familles peuvent choisir d’inculquer les normes masculines à certaines filles quand elles ne peuvent pas faire autrement pour des raisons économiques.

© : DR

Nous regardons ensuite des extraits d’un documentaire de Sandrine Loncke, sur les Wodaabés du Niger. « Vous vous rappelez ce que c’est que l’ethnologie ? Etymologiquement la science des ethnies, et bien c’est une ethnologue qui a réalisé ce film. Cela fait plus de quinze ans qu’elle va chez ce groupe d’éleveurs nomades peuls, et dans ce film, nous allons voir une danse rituelle où ce sont les jeunes hommes qui s’affrontent par la danse, et les jeunes filles qui vont élire le plus beau ». Au travers des différents extraits, nous opérons ce décentrement propre à l’ethnologie, et au fil de nos questions, les jeunes comprennent par exemple que le « vol des femmes » n’a pas la même signification que celle que nous lui donnerions puisqu’il suppose un consentement.

« – Et qu’est-ce qu’il faut pour être un bel homme chez les Wodaabés ? – Il faut savoir bien danser et se maquiller, il faut prendre des filtres ayant une vertu « magique »…
« Et qu’est-ce qu’il faut pour un être considéré comme beau ici ? » Les collégien.ne.s se regardent en riant un peu, «  il faut être riche », « il faut être musclé ». « Et les activités des garçons sont-elles les mêmes que chez nous ? Quelles sont les activités de garçons ici ? – Le foot.  – Oui le foot le rugby, et là-bas ? – La danse. – Vous voyez, la définition de la masculinité et les activités  de ‟garçonsˮ n’est pas la même partout ».

Nous finissons en leur montrant un extrait de réprimande rituelle des plus âgés envers les plus jeunes, qui sont fatigués de danser, et nous les interrogeons : « les hommes âgés n’ont-ils pas eux aussi été réprimandés lorsqu’ils étaient jeunes ? Et les jeunes, quand ils vieilliront, ne reproduiront-ils pas ces réprimandes à leur tour ? » Nous commençons à tisser des liens avec leurs expériences à eux. En effet, l’ethnologie permet aussi de porter un regard neuf sur les choses que l’on vit au quotidien et de les mettre en perspective.

Sur l’ensemble des séances, leurs réponses à la question initiale sont :

« Les garçons veulent se faire remarquer », « ils doivent montrer à leur copain qu’ils n’ont pas peur », « les profs ont tendance à penser que les filles sont plus sages et ils ont donc une attitude différente », « les filles sont plus calmes », « les profs pour une même bêtise vont plutôt avoir tendance à exclure les garçons et à prendre les carnets des filles ».

Autant d’amorces de réflexions qui nous amènent progressivement à ne plus essentialiser les attitudes de chacun.e.s.

Notre méthode est de leur faire faire un pas de côté pour leur faire découvrir que la place et les rôles donnés aux femmes et aux hommes ne sont pas les mêmes dans toutes les sociétés. Etre un homme n’a pas la même signification en France sur un terrain de rugby et au Niger chez les Wodaabés. Puis nous leur faisons prendre conscience que les garçons et les filles sont socialisés différemment. Ils.elles ne sont pas encouragés à faire les mêmes activités, ni à se comporter de la même manière. Après avoir pris ce recul, les collégien.ne.s peuvent réfléchir à une question qui les affecte directement : pourquoi les garçons se font-ils plus renvoyer du collège que les filles ?

En leur faisant découvrir à la fois la diversité des cultures du monde, mais aussi ses invariants, Ethnoart donne à ces jeunes des pistes pour mettre en perspective ce qu’ils.elles vivent au quotidien, le penser avec plus de recul et ainsi trouver une place au sein de la société de manière plus apaisée.

Nous tenons à remercier l’ensemble de l’équipe pédagogique du DRE de La Courneuve pour leur confiance et leur aide dans l’organisation de ces ateliers.