[Depuis le début du mois de novembre, ethnoArt a eu le plaisir d’accueillir dans son équipe Marie, étudiante en Master Ethnologie & Anthropologie sociale à l’EHESS, en stage de fin d’étude.
Retrouvez ici sa chronique ethnologique ! 4 semaines durant, nous publierons un article rédigé par sa plume, qui retrace étape par étape, ce qu’elle a pu observer lors des ateliers et formations organisés par ethnoArt.]

Parcours « Ethno/Musée », l’ethnologie au service de la lutte contre toutes les formes de discriminations – Classe de 2nde du lycée Auguste Blanqui de Saint Ouen

En ce matin du jeudi 13 décembre, Emilie et moi rencontrons pour la première fois les élèves de la classe de 2nde du lycée Auguste Blanqui de Saint Ouen. Nous organisons 4 ateliers avec cette classe dont l’une de ces séances sera consacrée à la visite du Musée National de l’Histoire de l’Immigration. Pour préparer la visite, nous commençons par une première séance en classe, à Saint-Ouen, sur les discriminations et le racisme.

Après avoir introduit l’ethnologie et définit la notion de culture à partir de photos : les langues, la manière de manger, les musiques, etc, nous nous interrogeons sur la définition plus complexe de ce que sont les stéréotypes et les préjugés en demandant aux élèves de donner des exemples. Ils.elles sont d’abord timides, ce sont des phrases qui ne sont normalement pas admises, et encore moins en classe. Nous commençons en donnant nous-même des exemples, après quoi ils.elles osent en dire quelques-uns « les Arabes sont des voleurs », « les filles ne savent pas conduire », « les Chinois mangent du chien », et c’est à partir de ces exemples que nous analysons la manière dont ils sont construits : nous remarquons qu’ils opèrent tous par la généralisation, ils appliquent une même caractéristique à tout un ensemble de personnes. Nous leur expliquons que la généralisation n’est pas un problème en soi, cela nous aide souvent à agir de façon efficace, par exemple, quand nous voyons une personne âgée dans le métro, nous pensons qu’elle a besoin de s’asseoir parce qu’elle est fatiguée. Cela devient problématique quand on prend ces généralisations pour des vérités absolues, et surtout quand elles émettent des jugements négatifs. Ils.elles comprennent bien cela, surtout quand ils.elles se reconnaissent dans la catégorie qui implique le préjugé « mais les Arabes ce n’est pas tous des voleurs ! », mais nous essayons de leur faire prendre conscience qu’ils.elles ont des préjugés aussi, sur les Roms ou les homosexuels par exemple. « L’important, c’est de reconnaître que ce sont des préjugés, et comme ça, on peut les remettre en question et ne pas ranger les gens dans des cases ».

Cette année, la semaine d’éducation et d’action contre le racisme, l’antisémitisme et les haines anti LGBTIQ aura lieu du 18 au 24 mars 2019

Nous regardons ensuite un extrait du film La ligne de couleur de Laurence Petit-Jouvet, où Rui, un homme qui a toujours vécu en France mais dont la mère est d’origine chinoise, raconte comment on lui a souvent assignée cette identité asiatique, alors que lui-même s’est toujours senti français. Cet exemple reprend tout ce que nous avons pu souligner en définissant ce que sont les stéréotypes : Rui parle des caractéristiques qu’on lui a toujours attribuées « calme », « asexuel », « travailleur », « pas séducteur ». Puis l’extrait se termine sur ses préparatifs pour la Chine, où il déménage pour son travail. Il se demande comment les gens vont le voir là-bas, si ici en France on l’a toujours assigné à ses origines chinoises, comment les Chinois vont-ils, eux, le percevoir ? Comme un Français ? Ce témoignage introduit et illustre la notion d’assignation.

Puis, nous continuons en leur montrant comment les discriminations se construisent sur les stéréotypes. On range les gens dans une catégorie puis on dévalorise cette catégorie,  voire on va même jusqu’à l’exclure. Nous prenons l’exemple des Roms : si un propriétaire a le préjugé en tête que « les Roms sont sales », alors, il ne va pas vouloir leur louer un appartement, parce qu’il pense qu’ils vont le salir. Nous leur montrons la liste de toutes les discriminations punies par la loi, en donnant quelques exemples : les femmes enceintes peuvent être discriminées parce que l’employeur ne veut pas lui payer un congé maternité, une personne âgée peut être discriminée pour trouver un travail, parce que les entreprises pensent qu’elle va bientôt partir à la retraite, etc.
Nous terminons la séance en leur passant un extrait de l’émission culte d’Arte : Le dessous des cartes. Notre méthode consiste, avant la diffusion de chaque extrait, à poser quelques questions aux élèves, comme une grille de lecture de l’extrait vidéo, afin qu’ils.elles soient attentifs et qu’ils.elles réussissent à en analyser les propos. Cette grille de lecture est un outil précieux pour leur permettre, par leur propre cheminement de voir ce qui est important dans l’extrait. Ils.elles repèrent bien que les scientifiques du 19ème et 20ème siècles associaient des attributs physiques à des comportements et des traits de caractère, alors qu’il n’y a pas de lien évident entre un type de chevelure et le fait d’être courageux par exemple. « Le racisme, c’est ça : c’est penser que les traits physiques de quelqu’un déterminent sa manière d’être ». Notre but, en décortiquant les mécanismes des discriminations et du racisme, est de leur faire prendre conscience de l’absurdité de leur raisonnement, pour qu’ils.elles puissent développer leur esprit critique et analyser eux.elles-mêmes ce qu’ils.elles voient et entendent.

Lors de la deuxième séance, le jeudi 10 janvier, nous abordons la question des migrations, pour préparer la visite au musée. Avant cela, nous leur montrons un extrait du film Paris Couleur, réalisé par Pascal Blanchard et Eric Deroo.
Ce film nous permet de récapituler les notions précédemment abordées et de décortiquer toute la chaîne qui mène des préjugés au racisme. Y sont en effet analysées les actualités filmées de la première guerre mondiale, où l’on voit que les « indigènes de la République », ces soldats des colonies, se voient attribuer des tâches sur le front selon les préjugés et stéréotypes qui leur sont attribués. Par exemple, les Indochinois, jugés trop fragiles pour se battre, sont envoyés dans les usines d’armement, ou les hôpitaux, alors que les « Africains » sont jugés courageux et obéissants, ils sont donc directement envoyés sur le front malgré le fait qu’ils aient du mal à s’adapter aux conditions climatiques.

Après avoir posé les bases de ce cadre théorique, nous nous sommes concentrés sur la notion de migration(s), en leur proposant le jeu des post-it. Le concept est très simple : chacun doit écrire un mot sur un post-it en lien avec la migration, puis nous les affichons tous au tableau et en classant les différents mots nous formons trois catégories :

  • une catégorie qui est liée à l’arrivée des personnes dans un nouveau pays, avec des mots comme « immigré », « Ellis Island », « nouvelle langue ».
  • une catégorie regroupe des mots qui parlent plutôt du passage d’un pays à un autre, avec des mots comme « migrants », « mort ».
  • et une troisième catégorie qui parlent plutôt de l’expérience du départ du pays d’origine « partir », « Barcelonnette » (* village dans les Alpes où il y a une forte émigration vers le Mexique, les élèves ont étudié cet exemple en cours d’histoire avec leur professeur).

Cela nous permet de comprendre la distinction entre migrant, émigré, immigré , en prenant conscience que l’utilisation de ces mots ne supposent pas le même point de vue sur les personnes, on va soit se focaliser sur sa vie dans le nouveau pays qu’il habite, soit sur ce qu’il faisait avant de partir, soit sur le voyage, le mouvement.

Enfin, rien de mieux qu’un témoignage pour donner de la chair et une âme à ces concepts. Nous leur montrons un extrait du film Mémoires d’immigrés de Yamina Benguigui. Nous écoutons le témoignage de Khémaïs, un immigré marocain venu travailler chez Renaud dans l’après-guerre. Cette parole brute et l’émotion de cet homme les touche. Maintenant âgé, il parle de son arrivée en France et de sa difficulté pour s’intégrer dans une culture qui pourtant le passionne.
Nous finissons sur une note plus positive, en montrant le témoignage d’une jeune fille de mère malienne, en école d’infirmière. Elle compare son éducation au remplissage d’un verre d’eau, que sa mère aurait d’abord rempli à moitié, et qu’elle aurait ensuite fini de remplir avec l’école, les copines, les livres. Cette situation fait écho à certain.e.s élèves dans la classe , qui ont vécu cette expérience de changer de pays ou qui vivent ce décalage entre ce qu’ils.elles vivent à la maison et ce qu’ils.elles vivent à l’école.

[Ethnoart propose des parcours thématiques qui s’articulent autour de visites organisées dans les institutions muséales franciliennes ou bien autour d’interventions de chercheur.euse.s dont le travail fait écho aux thématiques abordées. Ces projets se déroulent donc au sein des établissements scolaires mais également à l’extérieur, ce qui amène les élèves à se questionner et à aborder les connaissances de manière active et curieuse.]


Ce parcours a pu être réalisé grâce au soutien de la DILCRAH, de la Direction Départementale de la Cohésion Sociale (DDCS) de Seine-Saint-Denis et de la Direction Régionale de la Jeunesse, des Sports et de la Cohésion Sociale. Nous les en remercions chaleureusement .