Pour la troisième fois, je retourne à Fleury-Mérogis pour une semaine d’atelier, une semaine particulière, étrange, dans l’univers d’une maison d’arrêt, ou soudain surgissent des codex mayas, des révolutionnaires zapatistes et des colons espagnols.
On en parle d’abord, avec Miguel au micro, projetant les images de dizaines d’objets insolites, qui ont voyagé depuis le Mexique jusque dans les musées européens.
On en parle encore, individuellement cette fois-ci, avec chaque détenu, pour essayer de faire surgir des histoires, parfois sérieuses, parfois drôles, souvent insolites.
On les dessine enfin, sur des planches de bande dessinée en noir et blanc, certaines muettes, d’autres noircies de textes quand les histoires qu’on veut dire ne se laissent pas raconter en quelques pages.

Chaque année, je retrouve ce public incroyable, des hommes de tous les âges, de toutes les couches de la société, de toutes les origines, qui se côtoient une semaine durant et s’investissent dans les projets qu’on leur propose bien plus qu’aucun autre public ne l’aurait fait. Hors les murs, on participe à un atelier pour différentes raisons, parce qu’il nous est imposé par l’école, parce qu’il fait partie d’un programme de formation continue, par curiosité parfois… Mais ici, à Fleury-Mérogis, on participe à cet atelier parce que pendant plusieurs semaines, parfois plusieurs mois, il sera la seule et unique fenêtre d’ouverture sur l’Extérieur auquel on aura accès.

On en ressort lessivé, sur les rotules, parce qu’on s’investit peut-être plus qu’ailleurs et parce que la prison est dure, on y travaille entre les portes qui claquent et les barbelés, mais on en ressort avec le sentiment d’avoir vécu et fait vivre quelque chose qui valait le coup, parce que forcément, le résultat est là, l’intérêt, l’écoute, l’imagination. Et ce ne sont pas seulement les dizaines de planches réalisées par les détenus qui en témoignent, elles seraient presque superflues, ce sont aussi ces moments de sociabilité, de rencontre, si rares lorsque l’on passe 23h par jour confinés à deux dans un espace de neuf mètres carrés. C’est une discussion sur le Mexique, ou sur l’histoire de la bande dessinée, mais c’est aussi une partie de Dames dans un coin de la bibliothèque, ou un café soluble partagé le matin entre des hommes pas bien réveillés…

Encore une fois, c’était une belle semaine.

Pierre Place